Main dans la main - Favoriser l’intégration des personnes réfugiées en Suisse

Un mercredi matin pluvieux de mai, je rencontre Emi et Khan, dans le joli studio de Khan qui nous accueille avec du thé vert, des pistaches et des chips, même s’il n’y touche pas – c’est le Ramadan. Khan, arrivé d’Afghanistan il y a cinq ans et Emi, expatriée japonaise, sont binômes depuis 2019. Ils racontent comment leur expérience en tant que binômes avec l’association PAIRES a changé leur quotidien en Suisse. Une initiative qui peut répondre à certaines problématiques rencontrées par les personnes réfugiées en Suisse.


Avec 53'636 personnes en Suisse dans le processus d’asile, dont 5562 dans le Canton de Vaud (Secrétariat d’Etat au migration, Mai 2021), l’intégration des personnes réfugiées dans les structures sociales en Suisse représente un enjeu actuel important. Des initiatives comme le projet PAIRES – Projet pour l’Aide à l’Inclusion des Réfugié·e·s en Suisse – sont essentielles. PAIRES a été fondée par trois étudiant·e·s en réponse à la vague migratoire de 2017. Leur mission ? Briser les barrières entre personnes issues de la migration et personnes résidant en Suisse. L’association a connu un succès rapide – depuis 2017, plus de 450 tandems ont été créés. Les tandems visent à faciliter les liens entre population suisse et personnes réfugiées ou requérantes d’asile. Khan et Emi, les deux dans la trentaine, sont un de ces binômes.

Crédit : Sébastien Goldberg


Khan vient d’Afghanistan et est en Suisse depuis cinq ans. « C’est d’abord mon ami Bilal, avec qui j’habitais à Ecublens et qui était chez PAIRES, qui m’a proposé de rejoindre l’association, mais j’ai dit non, que j’étais timide (rires) » raconte-t-il. En septembre 2019, Emi décide de rejoindre le programme PAIRES. Elle s’inscrit et spécifie qu’étant elle-même non-francophone, elle préfère trouver un binôme avec qui faire des activités, comme des randonnées. On lui propose, après quelques jours, d’être binôme avec Khan : « Au début, on se voyait une fois par semaine, on faisait souvent des balades au bord du lac, puis Khan a rencontré mon mari et on est devenu amis tous les trois. On se voit souvent maintenant, Khan nous invite chez lui pour manger. » Elle couvre d’éloge la cuisine de Khan –malgré la difficulté à retrouver les produits exacts qu’il utilisait en Afghanistan, elle dit que son poulet à la sauce tomate est délicieux.


Un binôme à succès

C’est l’histoire d’un binôme à succès – Emi dit avoir gagné un ami. Ces rencontres avec Khan donne du positif dans son quotidien en Suisse, un peu plus de chaleur humaine, pour elle dont toute la famille vit au Japon. Si elle a décidé de rejoindre PAIRES, c’est parce qu’elle-même a déjà vécu le processus d’intégration en Suisse : « Je viens du Japon, j’avais déjà une base de langue française mais c’était quand même difficile quand je suis arrivée en Suisse. Donc je me suis dit que pour les personnes migrantes, ça pouvait être encore plus difficile de sortir, de se faire des amis, de découvrir la Suisse. » Son expérience de binôme s’est avérée un peu différente que ce qu’elle pensait. Elle raconte : « Ce n’est pas moi qui aide Khan, c’est très réciproque – on est juste des amis. » Khan aussi a trouvé un soutien, même une famille en Emi et son mari : « Pour moi, c’est la même chose que pour Emi. J’étais assez seul ici – j’avais juste un ami mais qui a étudié à l’EPFL donc il n’avait pas beaucoup de temps pour moi (rires). J’étais très triste et isolé, donc j’ai dû aller chez le psychologue mais quand j’ai commencé à faire le binôme avec Emi, j’ai pu arrêter d’y aller. Ce n’est pas que j’étais malade, juste que j’étais seul. » Des liens noués qui permettent aux deux parties de tisser un réseau – ils ne se seraient pas rencontrés autrement. Aujourd’hui, Khan a conseillé le programme de binôme de PAIRES à plusieurs de ses amis ; c’est un moyen, en plus du contact humain, de trouver de l’aide sur les aspects administratifs et de pratiquer le français. Avec humour, il relate ses progrès en français : « Emi m’a aussi aidé pour le français. Maintenant je parle mal le français, mais avant je le parlais très mal (rires). Et elle m’a aussi donné son Netflix pour regarder en français ! »


Légende : Khan, Emi et son mari


Des problématiques de l’intégration des personnes réfugiées en Suisse

Les problèmes que peuvent rencontrer les personnes réfugiées en Suisse sont nombreux. Pauline, responsable de l’association PAIRES, explique : « Il y a autant de problèmes rencontrés qu’il y a de personnes réfugiées différentes. Chacun.e arrive avec son histoire, son passé… »

Crédit : Dr.


Parmi les problématiques récurrentes, il y a notamment la langue – certaines personnes arrivent en ne parlant ni le français, ni l’allemand et pas toujours l’anglais. Les personnes doivent donc apprendre la langue, et un nouvel alphabet, sans compter que tout le monde n’a pas la chance d’être alphabétisé, même dans la langue du pays. Il y aussi les différences de cultures – Pauline parle de la difficulté de s’adapter : « au rythme effréné des suisses, aux horaires etc. » Les requérant·e·s d’asile vivent également une grande pression psychologique, dans l’incertitude de savoir si la Suisse va accepter leur demande d’asile. Pauline ajoute que : « cette situation d’insécurité est encore plus forte pour les personnes déboutées qui continuent de vivre en Suisse avec un papier d’aide d’urgence, sans avoir le droit de travailler ». Son expérience de travail en contact direct avec les requérant·e·s lui a montré qu’un décalage peut se créer entre leur vie dans le pays d’origine et celle en Suisse. En effet, elle explique : « Les personnes des diasporas en Suisse peuvent suivre les nouvelles de leur pays beaucoup plus facilement que lorsqu’elles étaient dans leur propre pays. Cela crée souvent un sentiment d’impuissance et de colère. Des gens m'ont dit, quand tu réalises que c’est possible de vivre sans se lever chaque matin avec la peur de manquer de nourriture ou de se faire tirer dessus, les injustices que subissent ton pays ressortent encore plus... ».


Emploi et lien social : deux domaines compliqués

Beaucoup de personnes réfugiées souffrent également de solitude, éloigné·e·s de leur familles, de leurs proches, et même si leur famille peut les rejoindre en Suisse après plusieurs années, ce n’est pas toujours facile de s’adapter. Il est aussi difficile de se faire des contacts Suisses. Pauline explique que « les personnes qui arrivent ici suivent des cours de français avec d’autres personnes migrantes, vivent dans un foyer avec d’autres personnes migrantes, etc. Ils ont donc peu l’occasion de rencontrer des personnes d’ici et les contacts autres que ceux avec l’assistant·e social·e ou l’enseignant·e et les autorités sont souvent rares. On remarque que les personnes qui peuvent commencer un apprentissage ou une formation sont vite plus épanouies et réussissent beaucoup plus rapidement à s'intégrer. » Mais ce n’est pas un chemin sans embûche, et il est difficile de trouver du travail, car les employeur·euse·s sont souvent réticent·e·s à employer une personne réfugiée ou requérante d’asile : « Cela leur paraît souvent compliqué car il faut remplir des papiers en plus et ils ont aussi peur d’engager des personnes sans statut légal. Parmi les personnes qui arrivent en Suisse, il y a des gens avec de très bonnes formations, mais malheureusement cela reste très difficile de les faire valoir ici. D’autres au contraire n’ont parfois jamais étudié ou n’ont jamais été scolarisées et dans ce cas cela demande beaucoup d’efforts pour commencer des études ici. »

Pour tenter de répondre à ces diverses problématiques, des associations comme PAIRES amènent une pierre à l’édifice de l’intégration des personnes réfugiées dans la société Suisse. Par leurs diverses actions, ils se proposent de répondre à certaines problématiques rencontrées par les personnes réfugiées et créer du lien humain. Pauline résume : « Je pense que toutes les activités de PAIRES permettent aux réfugié·e·s de pratiquer leur français, de se faire des contacts (pallier à l'isolement), de découvrir la Suisse romande, de se sentir soutenu dans des démarches de formation ou de recherche d’emploi, etc. Pour les personnes d’ici, c’est l’occasion d’avoir un autre regard sur la migration, de réaliser la richesse des personnes et cultures qui se côtoient en Suisse et aussi de sortir de leur zone de confort. »

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